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juin 2021


Angèle Manuali



Le 09/06
16h30
(…)Toutes les textures végétales – le sont-elles vraiment ?
Elles semblent des pelages d’animaux inconnus, sans dimensions.
Des dos, des ventres endormis à la surface.
Parfois soyeux, parfois brossés en sens inverse.
C’est comme marcher sur un corps sans os.
J’y vais à tâtons pour ne pas faire mal, pour ne pas réveiller.
Une peau molle qui ne s’effondre pas, qui soutiens mon corps à moi.
À chaque pas ça expire, se creuse, inspire à chaque avancée,
gonfle et me pousse vers un autre pas.
Il y a des oiseaux qui se cachent dans ces poils, invisibles et chantants.
Quelques touffes, une coquille vide pour seule trace.

Ça me rappelle un souvenir en Toscane, je ne m’attendais pas à retrouver des
fragments de ce voyage dans cet endroit si différent et éloigné. En traversant le Val d’Orcia,
les crêtes ressemblaient beaucoup aux poils hérissés des dos animaux des savanes, zèbres ou hyènes.
Les flans des collines avaient leurs couleurs.
Avec la vitesse de la voiture, il y avait presque le mouvement des corps.

Ici c’est plutôt brun et vert, animaux étranges.
Là-bas c’était un grand corps sur des kilomètres,
ici, ça s’entremêle, les corps différents se devinent.
Ici, pas de voiture seulement le vent.
Ça frémit.
Je vois les sécrétions, les spasmes, une respiration à peine.
J’entends ses oiseaux, ses insectes, ses humains parfois.
Rien ne se laisse capturer,
encore moins la lumière qui les révèle, constamment changeante.
Rien ne sert de courir après la brume, les tâches de soleil, les scintillements, le vent.
Il faut rester, attendre que tout s’évapore ou perce à nouveau.

Mathis – «…la poésie c’est la beauté de la chose qui manque»

(…)20h30
J’ai attendu que le soleil se couche sur la mer, mais il n’est pas revenu.

Le 16/09
11h
Sans bien voir,
une matière pour que le corps se perdre,
comme pour se faire disparaître, se fondre
comme une matière pour me retrouver animal à l’affut.
Pour ne pas sentir que tu t’approches,
pour ne pas que tu me vois.
Pour que tu oublis mon contact
et moi ton intrusion.

(…)
Et tout le vide en dessous,
et toute la vie en dessous.
Conscience vertigineuse.

21h30
Mon corps partage l’eau de cette étendue immense,
si je voulais la lui rendre, je ne serais qu’une humeur perdue.
Et je rendrais au vent qui me traverse, un dernier souffle.

Je cherchais un thriller Grec, maintenant j’hésite.

22h30
La mer a presque fini d’engloutir les petites mousses sombres.
Mon esprit attend avec hâte cette disparition qui emportera avec elle
les derniers soubresauts de cette imagination morbide.

Le mouvement des vagues qui absorbent, me fait penser aux dunes
et aux serpents qui s’enterrent dans le sable à coup d’ondulations organiques.

(…)16h
Je suis rentrée car une vague de chaleur s’intensifiait dans mes oreilles.
Cette voix constante de la mer a fini par me polir les tympans.
C’est chaud quand je passe un doigt.
Les oiseaux virevoltent entre les herbes hautes,
laissent dépasser un pied,
une aile à l’air libre,
s’échappant l’un à l’autre.

[…] l’union répétéé des perles (les dents) et du corail (la lèvre) donne les perles de corail
et la même marque plusieurs fois le Collier de perle
sur un tout petit bout de peau  une morsure en pinçant avec deux dents c’est le point
et la même marque plusieurs fois le Collier de points
deux colliers sur le cou les aisselles les hanches
sur le front sur les cuisses aussi un collier de points
comme un cercle proéminent et irrégulier au-dessus des seins c’est le Nuage étiré…»
«Techniques de morsures», Kâmasûtra, exactement comme un cheval fou – traduction du sanskrit, adaptation et présentation de Frédéric Boyer – P.O.L

Sur le chemin, encore des décombres, corps fragmentés.
Aujourd’hui c’est plutôt la mort que je croise.
Dans cet écosystème elle n’est pas cachée des yeux de tout.es.
C’est un être en vie qui a croisé la mort sur son chemin et
s’est arrêté à l’endroit même de sa rencontre.
Comme si le corps une fois mort ne valait plus rien,
une enveloppe fragile,
offerte.

Les hindouistes ont sans doute beaucoup observés les animaux avant de parler. Ils se souviennent peut-être des animaux qu’ils sont.
En étant ici je me souviens.

Le bruit de la mer camoufle les autres bruits,
et quand tout se vide, je me sens aux aguets.
Au milieu de la mer, si je suis là, c’est qu’un prédateur peut y être.

Toujours le même.

18h
L’eau appelle vers elle,
une attraction physique,
un pas de plus,
encore un instant.
Happé à rester mais dérangé par la survie.

Terrifiante
Terrible
Terreur
Terrassée

Pourquoi tous ces mots d’épouvante ont leur racine commune dans la terre ?

Lorsqu’elle n’a plus de prise sur le corps,
elle envoi une décharge,
un frisson de peur.
Encore une minute.
Je reviens sur mes pas, mais je ne rentre pas tout de suite.
Le sémaphore est dans mon dos.
Une minute encore.

*Liens au corps (triés)
*Notions anxiogènes (pas triées)
*Notions liées au souffle / voix
(pas triées mais à laisser)
*«Comme» (pas triées mais à laisser)
C’est comme marcher sur un corps sans os.
Comme pour se faire disparaître, se fondre
Comme une matière pour me retrouver animal à l’affut.
Comme si le corps une fois mort ne valait plus rien,
Ce soir est comme tous les soirs, seule la tempête monte
Ce soir est comme tous les soirs,
Comme une terre où se rend l’âme des morts

*Mots accumulés du rêve(pas triés)

En juin dernier, je reçois l’invitation surprise de Finis terrae de me rendre au plus vite sur l’île de Ouessant pour une résidence d’un mois dans son Sémaphore.
Trois jours et quelques heures plus tard, me voici sur l’île, retour des courses, deux sacs, à tâtons dans la brume. Le phare et son sémaphore, tout ce qui est à plus de trente mètres de moi disparaît sous mes yeux.
Lorsque la vue se dégage, le silence laisse place au son continu : perception auditive spatiale quasi inexistante.
Instantanément s’engage une expérience intensive de soi à soi, aux éléments naturels et à la terre. Persuadée de me trouver sur un corps immense, s’entame une reconnexion avec les instincts et perceptions qui font de moi un animal de ce monde avant tout.
Rapidement, des ressentis contradictoires se répandent – entre incertitude et prise de confiance, crainte et dépassement, agitation nocturne et émerveillement – et se superposent à mon engouement pour le thriller grec laissant apparaitre les premières images et sonorités d’un ciné-concert revisité.