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juillet 2018


Capucine Vever



Avoir l’opportunité de résider dans un bâtiment dont la fonction était littéralement de porter (phoros) le signe (sema), un mois, seule, face à l’Atlantique, ne laisse clairement pas indifférent.e. Vu depuis le sémaphore et alors que les prochaines terres se trouvent à 3550 km, la permanence de l’horizon est tout simplement vertigineuse. Une ligne sans épaisseur qui offre la promesse d’un infini. Il se tient toujours à distance et s’échappe à chaque tentative de s’en approcher. Il est bien là mais n’a aucune matérialité. La limite que l’horizon esquisse est imaginaire dans le sens où elle n’existe pas hors de l’esprit. Dans la continuité de mes recherches sur l’inatteignable, l’horizon m’est apparu comme un territoire à explorer lors de cette résidence.

De jour, j’ai passé nombre d’heures à mon poste d’observation, à l’endroit de cet œil vigilant ouvert sur la mer qu’est la salle de veille. J’ai passé de nombreuses heures à chercher en vain sur l’océan les centaines de cargos qui passaient quotidiennement à quelques dizaines de miles devant moi. Connectée sur les sites de navigation en temps réel j’avais leur localisation précise, mais je butais sur leur présence invisible. J’ai trouvé absolument fascinant que je ne puisse pas voir depuis le sémaphore ce défilement incessant de marchandises et de matières premières provenant du monde entier dont les routes de navigation ont été repoussées juste derrière l’horizon. Par une dissociation image et son, le film La Relève que j’ai tourné uniquement depuis le sémaphore (en juillet puis quelques jours en décembre 2018) joue donc de ce contraste entre des images très contemplatives de l’espace océanique – la vision commune d’un océan vierge – et une voix qui décrit de façon très factuelle l’intense activité qui s’y déroule mais que l’on ne voit pas. La narratrice est hors-champ et réincarne la figure du gardien de phare aujourd’hui disparue. Elle est comme un acousmêtre, c’est à dire qu’elle n’a d’existence que dans l’espace sonore du film et sa présence est travaillée de façon à ce qu’elle semble pouvoir apparaître à tout moment dans le champ, à la différence d’une voix off qui est complètement extérieur aux images. La musique très minimale et méditative de Valentin Ferré a également un rôle important, elle joue de cette répétition qui caractérise le fret maritime. Ces nappes sonores se synchronisent et se désynchronisent sans aucun raccord sonore avec les images, sauf par bribes discrètes. La voix s’attache à donner des détails précis sur ces cargos qui sont le hors-champ du paysage. Si à l’image la notion de distance est omniprésente, les réflexions de la narratrice nous amènent à la considérer comme inexistante, abolie par un trafic de marchandise incessant et très bon marché.

Alors que de nuit, l’enfoncement dans le noir est total car Ouessant ne connaît pas la pollution lumineuse. L’horizon disparaît, il se soustrait à la profondeur nocturne et toute l’activité de l’île est en suspens. Un jour, en ma présence, un mage retira l’horizon tout autour de moi (10 ans après Nicolas Floc’h) est une série de 6 photographies que j’ai réalisée en poussant la sensibilité du capteur de l’appareil photographique à l’extrême, seul moyen de figer les faisceaux du phare du Créac’h dans leur rotation continue. Alors que l’œil ne distingue qu’une étendue noire balayée de lumière, l’hypersensibilité du capteur permet de saisir avec un temps de pose inférieur à une seconde un paysage onirique aux allures vaporeuses. Plusieurs temporalités se superposent, la lumière du soleil peut apparaître 2h avant que ce dernier ne se lève. Le niveau de bruit des images leur donne une profondeur et une texture picturale qui révèlent en réalité la densité de la nuit sur l’île de Ouessant.

J’ai donc vécue pendant cette résidence deux rapports très différents à l’horizon, un diurne et un nocturne, tout à la fois l’imaginaire et le réel contre quoi l’on vient buter comme le décrit très simplement Céline Flécheux. Un horizon que j’ai perçu comme un espace de projection mentale autant qu’un espace politique.

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La Relève, film 4K, 14min 36sec, 2019
Un film réalisé par Capucine Vever

Premier Prix Vidéo 2019 Festival OVNI à Nice, avec le soutien du Centre de la Haute Energie.
Coproduction : Association Finis Terrae et le CNAP avec l’aide à la première exposition en galerie.
Avec le soutien de la galerie Eric Mouchet.

Images, textes, voix et montage : Capucine Vever
Cadre: Mathieu Pinard et Capucine Vever
Musique et relecture texte: Valentin Ferré
Infographie et étalonnage: Mathieu Pinard

Langue : Français, Sous-titre : Anglais
Pays de production : France
Support de projection : DCP, Applepro Res, Mov, 4K, HD