Mai 2014


Eléonore Saintagnan


Vit et travaille à Bruxelles


Les plaines venteuses de l’île de Ouessant, longtemps peuplées uniquement de femmes de marins, sont jalonnées par de tout petits moulins qu’elles pouvaient actionner seules. Les tempêtes engloutissant fréquemment leurs maris et enfants, elles ont instauré un rituel funéraire propre à l’île, destiné à pleurer des corps absents. Ces derniers sont remplacés par une croix en cire, la croix de Proella. Les moutons vivant en liberté sur l’île une grande partie de l’année, leurs propriétaires ont imaginé un système de marques taillées dans leurs oreilles pour les reconnaître au moment de les récupérer. Il existe à la mairie un registre de ces marques constituées d’encoches et de trous. Cette tradition est une spécificité identitaire de l’île, qui se perd avec l’évolution des règles d’hygiène et de l’éthique animale, et l’arrivée de nouveaux habitants. J’ai passé plusieurs jours à recopier ce registre à la main, m’imprégnant de la langue locale par le biais d’un vocabulaire très spécifique, et j’ai cherché à rencontrer des iliens qui faisaient perdurer la tradition. J’ai aussi assisté aux réunions du mardi, où les femmes de l’île se retrouvent dans la salle des fêtes pour filer à la quenouille et tricoter la laine des moutons. C’est ainsi que j’ai appris à filer la quenouille. Deux soirs de suite, j’ai vu le fameux rayon vert, celui qui a donné son nom au film de Rohmer. Tous ces éléments se retrouvent dans un court-métrage que j’ai tourné sur place, mais que je n’ai pas encore monté.

Synopsis

L’île de Ouessant est balayée par le vent. On y voit des moutons, quelques femmes, et très peu d’hommes. Les hommes de l’île étant par tradition marins, les femmes restent seules sur l’île. Elles ont construit de tout petits moulins qu’elles peuvent actionner de la seule force de leurs bras et qui ponctuent le paysage.

Barba a trente-cinq ans, elle est sémaphoriste. Toute la journée, elle observe la mer. Elle vit seule avec son bébé dans le sémaphore du Créac’h. Un jour, le facteur lui apporte une lettre : elle a obtenu sa mutation en Corse, où elle ira rejoindre le père de son enfant.

Elle ne sait pas comment annoncer la nouvelle à sa soeur Anne, qui est seule et s’occupe avec elle de leur père mourant. Elles se succèdent à son chevet, en filant à la quenouille la laine de leurs moutons. Ensemble, chaque jour, elles prient pour lui. Elles ont inventé un rituel magique sur un énorme rocher fendu : elles posent leurs mains dans la fente et posent une question à St Roch : si la fente se referme, c’est que la réponse est positive.

Le soir, Anne revient seule à la pierre magique et fait le voeu de trouver un mari. Il y a si peu d’hommes sur l’île, et ceux qui restent sont ses cousins…

Du haut de sa tour, Barba voit venir Anne, affolée. Leur père est au plus mal, il faut aller prier St Roch, tout de suite. Les deux soeurs prient de toutes leurs forces pour que leur père guérisse. Anne ajoute : « Et faites que nous soyons toujours unis ».

Un jour, Barba rentre de la prière et Saint Roch lui apparaît. Il dit : « J’ai bien entendu vos prières. Je ne peux rien faire pour votre père, mais aie confiance et laisse faire les choses : un homme venu de loin entrera bientôt dans votre famille. »

Le soir-même, le père meurt. Au moment de passer dans le monde des morts, son âme envoie un dernier message aux vivants sous la forme d’un rayon vert.

Barba est à nouveau dans son sémaphore, mais elle tourne le dos à la mer. Elle file la laine de ses moutons. Pendant ce temps, la tempête se déchaîne, mais elle n’y prête pas attention. Au bout d’un moment, la tempête s’est calmée ; elle observe la côte puis téléphone à sa soeur : il y a un homme échoué.

Anne se précipite sur la côte et trouve un marin chinois, presque mort, parmi les algues. Il respire encore. Elle fonde immédiatement sur lui tous ses espoirs d’amour.