janvier 2018


Elvan Zabunyan



Face à l’Atlantique

Annoncer un séjour à Ouessant à son entourage produit des réactions vives, des mises en garde, des conseils avisés, des exclamations de plaisir et de joie, des regards intrigués. Il est question des vagues, du vent, de la lumière qui change en quelques secondes, des moutons, du vide, des paysages. Ce que l’on découvre en arrivant est une constance atemporelle et séculaire, un lien au temps qui se tisse à chaque instant. Addiction rapide à cette atmosphère unique où l’installation dans le sémaphore du Créac’h rend l’expérience d’autant plus singulière. On ne s’est pas préparé et l’imagination s’est emballée, on monte tout de suite dans la salle de veille et là, la vue sur l’océan, le mouvement de la mer qui claque, les rochers qui s’érigent face à elle, sont là comme un panorama à vivre sans se lasser du matin jusqu’à la nuit avancée.

On installe ses livres sur la table car venir à Ouessant en janvier 2018 dans le cadre de ses recherches, c’est choisir de confronter ses idées, son intériorité, ses contemplations à un travail sur la mémoire de l’esclavage en lien avec les arts contemporains. Avec ici, en particulier, une réflexion sur les formes qui ont été produites par les peintres, les cinéastes et les écrivains lorsqu’ils et elles imaginaient par les images, les sons et les mots, la violence de la traversée entre l’Afrique et les Amériques. Ce Passage du milieu où l’Atlantique a été pendant plusieurs siècles le chemin des transformations les plus brutales de l’histoire de l’humanité et le tombeau de milliers et de milliers d’Africains captifs qui étaient balancés par dessus bord ou qui s’y jetaient pour échapper à la cruauté d’une destinée esclave. En 1993, Patrick Chamoiseau s’entretient avec Edouard Glissant. Ils sont tous deux en Martinique et Patrick Chamoiseau évoque l’expérience de la traversée et de la cale du bateau négrier/1. Glissant répond que le premier chapitre de son livre Poétique de la Relation (1990) s’intitule « la barque ouverte » qui est pour l’écrivain : « l’expérience du gouffre pour nos communautés. Le gouffre de la cale du bateau et le gouffre de la mer dans laquelle on jetait les morts et même les vivants avec des boulets à leurs pieds. Et l’expérience de ce double gouffre, du bateau et de la mer, est aussi celle du gouffre de l’inconnu qui terrifie. C’est-à-dire aller vers quelque chose dont on ne sait pas ce que ce sera. On n’a ni histoire ni géographie. […] » Pour Glissant, c’est de là que vient l’expérience du gouffre des peuples antillais. A Ouessant, est vendue comme un objet touristique la carte des épaves (avec « leurs positions authentiques »), on y voit le plan de l’île accompagné des emplacements où les bateaux ont fait naufrage, ont été engloutis par les flots alors que la brume, le vent et les récifs rendaient l’accès à la terre si difficile. L’histoire ouessantine est liée à ces disparitions, aux âmes sous-marines qui naviguent dans les imaginaires et dans les croyances. Ces fantômes amis sont aussi ceux qui permettent aux mémoires africaines de se faufiler au gré de l’eau, de projeter leur lumière dans chaque embrun, de rendre étincelantes les vagues, de dialoguer avec les éclats du soleil, de toucher les rayons qui percent à travers les nuages. Ces liens intenses avec la nature ne sont possibles que parce qu’il y a dans l’air autre chose qu’un simple paysage majestueux, il y a les traces de ce gouffre qui se transcendent par la grâce et l’intelligence des artistes et des écrivains qui leur ont accordé des formes d’expression multiples. Parmi les livres posés sur la table de travail dans un entrelacement de références en résonance : Moby Dick (1851) d’Herman Melville, Marins, Rénégats & Autres Parias, l’histoire d’Herman Melville et le monde dans lequel nous vivons (1953) de C. L. R. James, A bord du négrier (2008) de Marcus Rediker et puis aussi quelques extraits de La Mer écrit en 1861 par Jules Michelet, auteur et texte que C. L. R James a lus. Dans la partie introductive « la mer vue du rivage », Michelet partage ses pensées : « L’eau, pour tout être terrestre, est l’élément non respirable, l’élément de l’asphyxie. Barrière fatale, éternelle, qui sépare irrémédiablement les deux mondes. Ne nous étonnons pas si l’énorme masse d’eau que l’on appelle la mer, inconnue et ténébreuse dans sa profonde épaisseur, apparut toujours redoutable à l’imagination humaine. Les Orientaux n’y voient que le gouffre amer, la nuit de l’abîme. Dans toutes les anciennes langues, de l’Inde à l’Irlande, le nom de la mer a pour synonyme ou analogue le désert et la nuit ». Quelques pages plus loin on lit : « Si l’on plonge dans la mer à une certaine profondeur, on perd bientôt la lumière, on entre dans un crépuscule où persiste une seule couleur, un rouge sinistre, puis cela même disparaît et la nuit complète se fait, c’est l’obscurité absolue sauf peut-être des accidents de phosphorescence effrayante »./2 Ces descriptions, Michelet les reconstitue en lien aux écrits d’un des pionniers de l’hydrographie, Matthew Fontaine Maury (1806-1873). « Le gouffre amer » de Michelet rejoint « l’expérience du gouffre » évoquée par Glissant en s’adossant au récit tragique que propose Marcus Rediker. Celui-ci raconte notamment la lente mutation des requins originaires des côtes africaines qui s’adaptent aux eaux américaines alors qu’ils accompagnent les négriers tout le long de la traversée jusqu’au Nouveau Monde, se nourrissant du corps des Africains prisonniers jetés en pâture dans l’immensité de l’océan. Les éléments chromatiques donnés par Michelet, le
« rouge sinistre », « l’obscurité absolue » colorent la violence de l’esclavage — construction sociale, culturelle et économique de la plus grande exploitation capitaliste mondialisée. La férocité de l’acharnement sur les corps et les esprits des personnes esclavagisées pendant le Passage du milieu est reconstituée au fil des pages ; levant la tête du livre et du cahier de notes, on regarde à travers les baies vitrées de la salle de veille, les nuages filent, le ciel essaie de toucher la mer mais est repoussé par les vagues et l’écume, blanche à l’aube, rosée au coucher du soleil. On regarde l’océan Atlantique et on se dit que c’est cette même mer qui a aidé au transport de près de quinze millions de personnes soumises aux fers pendant quatre siècles.

La nuit est tombée, on ne voit plus mais on entend, on entend le son sourd et incessant des flots, l’onde est à la fois celle de l’eau et celle de sa portée acoustique. Ouessant permet de vivre cela. On quitte la table de travail et on grimpe quelques marches pour sortir sur la terrasse en haut du sémaphore qui surplombe le paysage. La lumière étrangement laiteuse et cristalline du phare apaise, elle se pose sur les vagues, elle éclaire pendant les secondes où les rayons touchent la surface aquatique, repartent et reviennent. Sur la terrasse, on est déséquilibré par le vent, on avance titubant, on se penche et on regarde le système optique du Créac’h qui brille comme un diamant. Grâce au sentiment d’intemporalité que permet Ouessant, la réflexion menée pendant le séjour a ouvert à une autre perception de la mer en lien à l’histoire, à son histoire, à celle de l’esclavage africain et américain. Pour C.R.L James, son livre sur Moby Dick est un moyen d’interroger le passé pour comprendre le présent, on se faufile au sein de cette proposition et on poursuit les recherches dans ce sens.
Quand on marche sur l’herbe épaisse et verte qui tapisse la terre rocheuse de l’île, la densité végétale est comme si on posait les pieds sur le dos d’un animal préhistorique rassurant, aux poils doux et drus à la fois. Hors des chemins battus, on est conduit vers l’écriture d’une histoire où la démesure de la brutalité esclavagiste se cogne à l’engagement intellectuel et à la liberté de l’imagination artistique. On plie mais on ne rompt pas. On avance contre le vent, on respire l’air iodé, les esprits papillonnent dans l’atmosphère, bienveillants, ils accompagnent les pas.

Elvan Zabunyan
De « l’autre côté » de l’Atlantique,
face à Ouessant, New York, avril 2018


1. www.edouardglissant.fr/gouffre.html dernière consultation avril 2018
2. Jules Michelet, La Mer, Paris, Libraire Nouvelle, 1875 (1861), p. 1-4. Le titre du Livre premier est « Un regard sur les mers ». Le pdf de l’ouvrage disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k29494t/f7.image, dernière consultation avril 2018