PRINTEMPS 2013


Gilles A. Tiberghien



« J’envisage ma résidence au sémaphore de Ouessant comme un temps privilégié pour revenir sur mes journaux de voyage Mexicains. Je les écris depuis près de 35 ans chaque fois que je me rends au Mexique. J’aimerais en tirer un livre, un “travelogue”. J’ai beaucoup voyagé et beaucoup écrit de journaux tout en réfléchissant à ce que voyager pouvait signifier de nos jours. Mais mon entreprise n’est pas sociologique : elle est avant tout littéraire et artistique et j’ai d’ailleurs consacré une exposition à cette question du voyage et de ses rapports avec l’art et la littérature, Pour une république des rêves, qui constitue le troisième volet de ce que j’appellerais volontiers « Une poétique de l’imaginaire en mouvement » dont Le principe de l’axolotl & suppléments (Actes – Sud, 2011) et FINIS TERRAE, Imaginations et imaginaires cartographiques (éditions Bayard, 2007) constituent les deux autres moments.

Ouessant m’apparaît un lieu qui, par sa situation aux confins des terres habitées de la France, est comme une plateforme et un observatoire privilégié pour la rêverie et l’imaginaire des voyages de l’autre côté des océans. J’ai séjourné dans cette île, il y a vingt ans, et, comme beaucoup, j’ai tout de suite été frappé par le caractère « sauvage » de sa côte ouest. Un lieu qui m’avait donné alors envie de revenir et où, pourtant, je ne suis jamais revenu. Grâce à ce séjour, je pourrais trouver un moment de solitude et de concentration pour retravailler ces carnets accumulés depuis des années et mettre en route un livre dont j’ai déjà commencé d’écrire certaines parties sans néanmoins avoir jamais eu l’occasion de leur donner une véritable cohérence. »

*

Tel était le bref texte qui décrivait mon projet lorsque j’ai demandé cette résidence en août 2011. Pendant mon séjour en juin 2013, je me suis strictement tenu à ce programme. J’écrivais du matin au soir, tout en haut du Sémaphore, dans la salle de veille, recopiant mes carnets et classant mes notes en vue d’écrire le livre que j’ai bien l’intention de terminer un jour. Mais ce que j’ai fait essentiellement alors c’est déchiffrer et mettre au propre ces centaines de pages griffonnée de ma minuscule écriture en levant la tête, toutes les heures peut-être, pour regarder la mer devant moi et la façon dont le soleil, à différents moments du jour, en faisait varier la couleur. Il serait trop long de raconter la vie d’un gardien de phare qui n’a rien à garder que lui même ou d’un « sémaphoriste » qui n’a d’autre tâche que de noircir des feuillets encore virtuels dans son ordinateur. Les seuls événements notables furent d’abord la visite de deux préposés pour un contrôle technique puis celle de mes amis Sophie Kaplan et Stéphane Crémer. Je note dans mon journal à la date du 6 juin :

« Mauvaise nuit. J’ai peu dormi à cause d’une insomnie – je me suis rendormi mais je me suis réveillé encore trop tôt ce matin. Abrutissement et mal au crâne. Deux types sont passés dans la matinée pour vérifier l’étanchéité de la toiture.

« – Alors vous êtes artiste ?
– Non écrivain.
– Ah, et vous écrivez quoi ? »

Les questions habituelles. Des gens plutôt sympathiques et curieux.

« – Ca ne vous fait pas peur, tout seul, comme cela, le côté Shining du coin ? »

Hum…, bon, il faut que j’y réfléchisse. Naturellement, vu sous cet angle… Il n’aurait pas autre chose à me dire ? Après leur visite, je passe plusieurs heures à recopier mon journal puis je file au village faire quelque courses non sans avoir regardé “Météo ciel” suivant le conseil du plus maigre de mes deux visiteurs. Le site est très fiable selon lui. Demain mauvais temps annoncé. »

Puis il y eut la venue de Sophie Kaplan avec les Mahony, un collectif d’artistes exposés à la Criée, qu’elle avait emmené sur l’île pour passer le Week – end, et celle de mon ami Stéphane Crémer dont j’ai préfacé le livre de poésie, Compost. Stéphane a dormi là deux nuits et j’ai fait avec lui mes premières promenades à pied sur l’île. Je n’en ferai d’ailleurs pratiquement pas d’autres tant je suis inquiet de ne pas mener à bien mon programme d’écriture. Mon voisin, Mathieu, avec qui j’ai sympathisé et qui fabrique des girouettes, m’invitera un soir dîner chez lui. Il m’a dit de bien fermer derrière moi quand je sors parce que les gens ne se gênent pas pour rentrer dans le sémaphore n’importe quand. Un jour, un des résidents a trouvé deux personnes qui admiraient la vue de la salle de veille : elles sont montées là, comme s’il s’agissait d’un monument public. Catherine Elkar et Marcel Dinahet sont aussi passés – mais ils m’avaient prévenu avant – et nous sommes allés déjeuner ensemble au village. Ce fut une autre de ces rares sorties notables.

J’ai emporté pas mal de livres, Sept jours sur le fleuve de H.D. Thoreau, entre autres dans lequel j’ai noté ceci par exemple :
« On ne peut jamais outrepasser sans préjudice les faits réels dans nos récits. Il n’existe pas d’exemple d’invention pure, comme certains le supposent. Ecrire une authentique œuvre de fiction ne consiste qu’à prendre le temps et la liberté de décrire plus précisément certaine choses telles qu’elles sont. Une authentique description du réel constitue le summum de la poésie, car le bon sens n’en a qu’une vision hâtive et superficielle. »

Et maintenant il me reste le souvenir de la mer et des vagues, leur ressac permanent, et l’envie de revenir au phare continuer une tâche qui, pourtant, ne peut-être terminée que si je m’en éloigne.