Mai 2015


Ismaïl Bahri



Laisser retomber les poussières

Le mois de résidence au sémaphore a correspondu au moment où je venais d’achever une série d’expositions qui m’avait beaucoup occupé le temps et l’esprit, notamment « sondes » aux Eglises de Chelles et « sommeils » à l’Espace Khiasma. J’avais besoin de prendre de la distance et de « voir venir » la suite. Je ressentais en somme le besoin d’accueillir, après l’agitation, un temps de reflux et de repli. Avec le contexte d’insularité dans lequel il s’inscrit, le sémaphore a pu devenir ma cachette, une tanière idéale pour « laisser retomber les poussières ».

La salle de veille s’est révélée parfaite pour réactiver un temps d’observation, tant cette tourelle est architecturalement pensée pour voir. Je me suis donné le temps d’observer. J’avais avec moi plusieurs carnets de recherche et de notation. Carnets sur lesquels j’ai écrit, dessiné et peint à l’aquarelle. J’ai d’abord rédigé des paragraphes, noté des phrases et des mots épars ricochant les uns par rapport aux autres. Ces mots pouvaient surgir d’une intuition liée à un travail précédent, à une bribe d’idée pour une recherche à venir, à une observation liée au changement de direction du vent ou à l’arrivée de la brume… Il s’agissait, sans trop réfléchir, de se laisser aller à une notation sur « ce qui arrive », non pas ailleurs mais là, dans le sémaphore et dans le paysage qui s’étend devant moi.

Progressivement, la prise de notes s’est déplacée, quittant l’espace restreint des carnets pour se déployer sur les vitres de la salle de veille. D’abord un mot, puis plusieurs, à relier parfois par une ligne ou une courbe. Les vitres sont devenues une surface d’enregistrement, le support d’un carnet de recherche déplié sur 180 degrés et donnant l’impression d’être posé à même le paysage. La relation de l’écriture avec l’horizon était d’autant plus dynamique que les changements atmosphériques offraient, d’heure en heure, un fond nouveau aux mots : à l’écriture, la nuit déroulait un support noir tandis que la brume en dérobait les contours… J’ai beaucoup observé cela jusqu’à me rendre compte que penser avec ces changements atmosphériques influait sur ce qui s’écrivait. D’une certaine manière, ces changements devenaient la force motrice de cette pensée.

Le jour de mon départ, j’ai effacé ces notes et ces traces. Il ne m’en reste que le souvenir et des photographies prises à différents moments de la résidence.

Parallèlement à l’écriture, j’ai profité de ma présence sur l’île pour poursuivre une série de vidéos, déjà amorcée, consistant à placer devant l’objectif de la caméra une feuille de papier blanche que le vent parfois soulève pour révéler le paysage qu’elle dissimule. Recourir à cette expérience revient à voir au plus loin et au plus près à la fois, de tendre vers cet horizon tout en captant ce qui, juste là, se trame à la surface de cette feuille. La feuille capte un peu de ce qui l’entoure et la frôle. Elle se charge d’humidité, se teinte de la luminosité environnante et se balance en fonction des courants d’air. En plus de servir à filmer, la caméra est ainsi transformée en une sorte de capteur atmosphérique enregistrant – à l’aide de cette sonde de papier – les subtiles transformations du lieu.

J’ignore pour le moment ce que je vais faire de ces prises. Je les laisse, pour l’instant, reposer.