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mai 2015


Ismaïl Bahri



J’écris ce texte trois années après cette résidence, ce qui me donne l’occasion de mieux sonder ce qui en demeure de plus intense. Ce recul est précieux parce que je me rends compte que ce qui m’en reste n’est plus forcément ce qui me paraissait important sur place ou après mon départ de l’île.

Je me souviens d’être allé à Ouessant sans idées préconçues avec dans mes bagages ma caméra, des carnets, du papier blanc, de l’aquarelle et un stock important d’enregistrement de conférences téléchargées sur internet. J’ai dessiné, filmé, pris des notes, cherché des idées. Mais, avec le recul, ce qui me reste de plus prégnant de ce mois de travail, ce sont les longs et inoubliables moments d’écoute des conférences emmenées avec moi. C’est vraiment ce qui me reste de plus fort. Je crois que ça a été mon activité la plus importante avec la marche. Les deux étant étroitement liées : marcher en écoutant des voix, écouter des voix en traversant des paysages. Les thématiques et les domaines de ces conférences étaient multiples : astronomie, politique, peinture, botanique, philosophie, cinéma, physique, linguistique… je finissais par être imprégné par ces voix même si je n’en comprenais parfois pas le sens. Je me souviens bien de leur grain, de certains tons, de leurs intonations, de certaines formes de silence, au point que je les associe parfois à des fragments de paysages de Ouessant. Il m’arrive encore de réécouter ces conférences chez moi à Paris ou à Tunis et d’associer certains développements logiques de la pensée au développement topologique de certains fragments de l’île. Cet effet est étrange. Telle phrase finit par renvoyer à tel rocher, tel mot à telle zone, telle contradiction à telle crique…

Quand j’y pense, ce mois de silence et de solitude est paradoxalement l’un des mois les plus peuplés que j’ai pu connaître.

En même temps que cette activité permanente, je poursuivais une série de vidéos (auparavant effectuée en Tunisie) consistant à placer devant l’objectif de la caméra une feuille de papier blanche que le vent parfois soulève pour révéler le paysage qu’elle dissimule. Ainsi obstruée et agencée aux vents et aux lumières, la caméra était en quelque sorte transformée en une sorte de capteur atmosphérique enregistrant les variations du milieu dans lesquelles elle est posée.

Je menais ces expériences sans savoir. Mais ce qui me touche et me paraît important désormais est que ce mois d’écoute en silence a eu un effet important à mon retour de résidence. En effet, je crois que ce recul m’a permis de trouver une possible « solution » à ce qui allait devenir le film « Foyer » (2016), issu de ces expériences avec le papier. Avant de partir à Ouessant j’avais engrangé des heures de rushs tournés à Tunis sans savoir quoi en faire. Et je crois avoir encore mieux saisi à mon retour l’importance des voix qui allaient finalement constituer ce film. Je me suis alors replongé dans les rushs et j’ai achevé le montage de  « Foyer » quelques mois plus tard. La solitude peuplée de voix à Ouessant a semble-t-il laissé la place qui manquait pour que « Foyer » s’ajuste et se trouve.