juillet 2017


Kapwani Kiwanga



Notes sur un rite pour les disparus en mer
I.
Paul Gilroy écrit The Black Atlantic en 1993. Il y dessine une culture qui nait dans l’océan Atlantique et qui se répand au-delà des ports qui l’encerclent. Il considère la modernité à partir de cet endroit sans terre ferme mais fortement ancrée dans ce pays fluide.
II.
Depuis le Sémaphore du Creac’h l’Atlantique me semble toujours noir…
III.
Ce corps liquide, changeant, se souvient-il des corps en os et en chair ?
Une intuition. Le sel contient les vestiges de cette mémoire fluide.
Je sculpte cette matière et j’apprends que le sel a une lente colère corrosive : à son contact tous les outils rouillent.
Il suce l’humidité des corps, il se pose en poussière fine et dévore graduellement leur support.
IV.
Je cherche les traces des vies issues de la mort ; les Drexciyans ou autres êtres pas encore identifiés.
V.
Le cimetière de Lampaul porte un modeste oratoire qui recevait les croix en cire. En l’absence de corps, la cire témoigne de ceux qui se sont perdus en mer.
La Mairie et l’église sont au courant de la disparition avant la famille. Le curé donne à un proche du défunt une petite croix en cire appelée proëlla. La croix est apportée la nuit quand la famille du disparu est réunie. S’en suit un rite à l’église, la croix est alors glissée dans une urne avec les autres disparitions de l’année.
VI.
Le 29 Mai 1764 Jean Mor, serviteur de Claude César de Nortz, est pendu puis brulé sur la place Saint-Louis à Brest.
Ses cendres sont livrées aux quatre vents.
Certaines ont rejoint l’Atlantique ; le même océan qui l’aurait amené de la Martinique vers la France en servage ?
La liberté de l’homme de 20 ans est promise mais jamais donnée. Avec du poison, le piment de bois, il essaie de la saisir. Trois tentatives, aucune réussie. Torture, aveux, pardonne à Dieu, à la société, au roi. Mort.
Son histoire en rappelle une autre en Nouvelle-France. Séparée de Jean Mor de trente ans et par l’étendue de l’Atlantique, Marie-Josèphe-Angélique née au Portugal est morte à Montréal en 1734. Elle fut torturée puis brulée après avoir été accusée d’avoir mis le feu à la maison de sa propriétaire. Une partie de la ville s’enflamme par la suite. Ses cendres également portées par les vents trouvèrent peut-être leur chemin vers l’Atlantique ; ce cimetière sous-marin.
Une rue porte le nom de Jean à Brest et un parc celui de Marie-Josèphe-Angélique à Montréal. Ceux-ci ne sont pas les témoins mais les indices.