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november 2020


Élie Godard



Quelques maisons après chez ma grand-mère vers la pointe Sud, il y en avait un qui vivait chez Jean et Lisette Vidament. Enfants, nous allions chez eux pour nous ravitailler en bouteilles de butane. En entendant notre chariot grincer, il se mettait à danser et on l’entendait hurler « Tu veux du Gaaaz ? ». Je crois me souvenir que c’était un Gris du Gabon.

Il y eu aussi celui de Paul Amaudru qui vivait en liberté et qui prenait ses petits déjeuner en famille. Du pain beurre et un bol de café. Quand il trouvait Paul un peu trop agité il lui disait « TA GUEULE PAUL ! »

John m’a dit en avoir aperçu un du côté de Porz Doun. L’oiseau s’était probablement échappé d’un navire marchand qui passait au large…Les hommes de l’île eux aussi étaient presque tous marins de commerce et ramenaient de leurs longs voyages toutes sortes de « souvenirs ». Le perroquet était cet animal arraché à sa nature, qu’on possédait avec intérêt puisque son intelligence est fascinante. C’est aussi un animal domestique amusant, on peut imaginer que les enfants privés de leur père pendant les longs mois d’embarcation, méritaient bien la joie de partager du temps avec ces compagnons de jeux. C’est pourquoi nombreuses sont les histoires de perroquet ici à Ouessant.

Lorsqu’on m’a proposé cette résidence, j’ai tout de suite pensé qu’il serait bon d’y convier les habitant.e.s. Bon nombre d’entres eux.elles connaissent le sémaphore seulement d’un point de vue de l’extérieur. L’architecture du bâtiment est une exagération du rapport du dedans et du dehors puisque sa fonction est de surveiller, observer, voir au loin, signaler. J’avais envie de les y convier autour d’un café, quotidiennement, pour que ce lieu leur revienne un temps, en devenant un espace d’échanges, de discussions. La salle de veille démunie de ses fonctions, est devenue un espace contemplatif. Pour que nos échanges produisent du récit au-delà de l’ici et du maintenant j’avais l’intuition qu’il fallait y introduire un « objet » puissant. En cherchant dans mes souvenirs et en glanant quelques anecdotes, c’est la figure du perroquet qui est apparue plusieurs fois.

Cet oiseau est aussi un récepteur – émetteur autrement dit un imitateur. Les Ouessantin.e.s emploient des mots et expressions aux caractères spécifiques à l’île. Un mélange de breton et de français à l’accent marqué et qui parfois tire ses origines des métiers de la mer ou d’un état de fait insulaire. Ces expressions et mots tendent à disparaître avec les mutations de l’île. J’ai eu l’idée que le perroquet serait à la fois le médiateur et l’enregistreur de nos discussions.

J’ai trouvé un jeune Amazone à front bleu. Il est arrivé à Ouessant quelques jours avant la résidence et en même temps que l’annonce d’un deuxième confinement. Je pouvais la maintenir mais sans accueillir de public. Le sémaphore est devenu son espace de vie que j’ai aménagé pour qu’il s’y sente le mieux possible. Pour cela j’ai utilisé les ressources locales (roseaux, branches de saule, branche de noyer, bambou, branches de figuiers) et ainsi constitué un terrain de jeux avec vue panoramique. Enfermés dans cette tour transparente, nous avons appris à cohabiter ensemble, avec devant nous la seule activité de la nature.