atelier


B.O.A.T®



Résidence et projets flottants
15 juin 2016 au 1er juillet 2016
En partenariat avec La Criée – centre d’art contemporain de Rennes et l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne.

Marcel Dinahet, Nicolas Floc’h, Gabriel Haberland, Morvandiau, Ann Stouvenel et Leila Willis

B.O.A.T® (Boat Of Artistic Research Trip) est constitué de recherches artistiques et pédagogiques menées à bord d’un ancien chalutier baptisé Le grand largue, Pensé comme un atelier mobile ce navire participe à la révélation de nombreuses facettes de la Bretagne, dotée de ressources marines et littorales exceptionnelles. Sorte d’annexe de l’École européenne supérieure d’art de Bretagne (EESAB) qui permet aux étudiants et aux créateurs invités d’envisager leur pratique dans une mise en mouvement transversale : art et sciences, art et économie maritime, design et énergies renouvelables.

Depuis sa création, le navire de seize mètres basé à Saint-Malo vogue vers Saint-Nazaire, Lorient, Brest, Le Havre, Ostende, Canterbury, ect.

Dans le cadre de la saison Fendre les Flots, La Criée s’associe au projet en invitant Marcel Dinahet, Nicolas Floc’h pour une résidence flottante. Les jeunes artistes Gabriel Haberland et Leila Willis font également partie de l’aventure, accompagnés par deux étudiants de l’école européenne supérieure d’art de Bretagne ainsi que le dessinateur Morvandiau et la curatrice Ann Stouvenel. La résidence de recherche et création est l’occasion pour Marcel Dinahet et Nicolas Floc’h – pour qui la mer est un sujet central et récurrent – de faire pour la première fois œuvre commune et de partager leurs expériences artistiques et maritimes, non seulement l’un avec l’autre, mais aussi avec de jeunes artistes et étudiants en art.

Tous se confronteront à l’esprit de découverte et de délocalisation de pratiques qui s’engagent sur un bateau en déplacement, mais également lors des étapes au grè des ports. Cette résidence embarquée, de par sa nature même, concentre à la fois des questionnements autour de la notion de déplacement, de géographie et temps mais aussi de transmission et de mise en commun.

La résidence débute à Saint-Malo pour aller à son port d’escale : l’île d’Ouessant, autour de laquelle les artistes rayonnent.


Résidence et projets flottants est initié par La Criée centre d’art contemporain et l’école européenne supérieure d’art de Bretagne, avec la participation de l’association Finis terrae.

https://www.duuuradio.fr/episode/b-o-a-t


Le projet B.O.A.T® est à l’initiative de trois artistes enseignants de l’EESAB, Nicolas Floc’h, Erwan Mével et Jocelyn Cottencin.
B.O.A.T® s’inscrit dans le cadre du projet ICR qui a été sélectionné dans le cadre du programme européen de coopération transfrontalière INTERREG IV A France (Manche) – Angleterre, cofinancé par le FEDER.
Le bateau est mis à la disposition de l’EESAB par Pierre-Yves Glorennec, responsable d’Avel-vor technologies.

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A bord du B.O.A.T. – atelier flottant –

Juin 2016, un équipage embarque sur le Grand Largue, quitte Saint-Malo et vogue jusqu’à Ouessant, au large de Brest. Sur place les attendent exploration et vie collective. A bord de ce « B.O.A.T. ® » (Boat Of Artistic Research Trip) devenu atelier flottant, les artistes-marins partent à l’aventure et se confrontent à de nouveaux horizons. A l’extrême ouest de l’île, le solitaire sémaphore du Créac’h accueille aussi les artistes, dans un tout autre contexte. Le temps d’un débarquement sur terre ferme, nous revenons sur la préparation de la résidence, discutons des expérimentations en cours et envisageons des hypothèses sur ce qui va émerger de cette transversale traversée, naviguant entre déplacements, transgénération, pluridisciplinarité.

Entretien réalisé avec Paul Bienvault, Pauline Delwaulle, Marcel Dihanet, Nicolas Floc’h, Gabriel Haberland, Claire Lagneau-Guetta, Morvandiau et Leila Rose Willis.
Par Ann Stouvenel.
Dans le cadre du programme « Fendre les flots », de La Criée – Centre d’art contemporain à Rennes, en partenariat avec l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne et l’association Finis terrae.

Ann Stouvenel : Nous sommes le 29 juin 2016, à Ouessant, et nous nous retrouvons pour échanger sur un programme de résidence particulier et inédit. Pouvez-vous vous présenter, pour ensuite échanger sur le programme précisément.

Marcel Dinahet : Je suis artiste, Président de l’association Finis terrae et ancien enseignant de l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne (EESAB) – Site de Rennes.

Gabriel Haberland : Je suis artiste diplômé depuis 2 ans. J’ai étudié à l’EESAB – Site de Rennes pendant trois ans. J’y ai passé mon diplôme de DNAP, dirigé par Nicolas Floc’h, enseignant qui m’a invité ici en résidence. J’ai enfin terminé mes études à Paris où je vis et travaille encore aujourd’hui.

Morvandiau : Je suis dessinateur et j’occupe une position particulière puisque je suis ici invité en observateur. Je fais de l’observation participante.

Paul Bienvault : Je suis étudiant en cinquième année à l’EESAB – Site de Rennes, en option design. Il me semble justement intéressant de résider sur le B.O.A.T. ® aux côtés d’artistes plasticiens.

Claire Lagneau-Guetta : Je suis étudiante à l’EESAB – Site de Rennes et je viens de finir ma quatrième année. J’étudie avec Nicolas Floc’h.

Leila Rose Willis : Je suis artiste et j’ai terminé mes études, effectuées à l’EESAB – Site de Rennes, il y a 10 ans. J’y avais Marcel Dinahet comme enseignant référent.

Pauline Delwaulle : Je suis artiste et invitée ce mois de juin en résidence au sémaphore du Créac’h, à la pointe ouest de l’île, à l’invitation de l’association Finis terrae.

Nicolas Floc’h : Je suis artiste et enseignant à l’EESAB – Site de Rennes. Je travaille sur le programme B.O.A.T. ® qui est un bateau de recherche artistique, de résidence et d’expérimentation. Ce bateau est notre plateforme de travail pour cette résidence, en association avec le centre d’art La Criée à Rennes.

AS : Pourrais-tu présenter ce programme ?

NF : Le B.O.A.T ® est un projet initié au sein de l’EESAB – Site de Rennes. C’est un bateau habitable et rénové, sur lequel nous pouvons inviter jusqu’à douze personnes à bord, avant tout des étudiants. Il fonctionne aussi bien en mer qu’à terre et nous l’utilisons avec les autres sites de l’EESAB : Lorient, Quimper et Brest. Cet atelier mobile est la plateforme commune aux quatre sites de l’école et devient même un cinquième site. Dans le cadre de la saison « Fendre les flots » du centre d’art La Criée à Rennes, il a été convenu que l’EESAB confie le bateau à la Criée. Ainsi le centre d’art invite en résidence : Marcel Dinahet et moi-même, en association avec Finis terrae, deux jeunes artistes récemment sortis de l’école : Gabriel Haberland et Leila Rose Willis, ainsi que deux étudiants du cursus : Paul Bienvault et Claire Lagneau. Nous sommes ensemble sur le bateau pour travailler une quinzaine de jours. Marcel et moi avons décidé que Ouessant était la bonne destination. Nous pensions au départ aller dans les îles anglo-normandes. Nous avons à cet effet réalisé un déplacement à Jersey mais nous avons constaté que cette destination n’était pas vraiment pour nous et que Ouessant nous correspondait davantage. Nous avons enfin pensé qu’il serait important d’avoir un témoignage de la résidence et nous avons ainsi invité Morvandiau dans le but de relater l’expérience par le dessin, plutôt que par des images comme nous en avons l’habitude. L’idée est plutôt d’embarquer avec une personne qui puisse « croquer » et nous suivre au quotidien, puisque cet espace est un lieu de production mais aussi un lieu de vie.

MD : J’ai pu vivre plusieurs séjours sur cette résidence flottante mobile et il me semble que le programme est basé sur l’idée d’association de personnes dans les étapes du cursus : étudiants, artistes au début de leur travail et artistes plus installés. L’association se déroule sur un temps donné, ponctué d’échanges d’idées, d’hésitations, et sur un espace mouvant et précaire. La résidence repose également sur un échange de comportement. Il existe une stabilité avec Pauline, qui réside seule dans le sémaphore. Elle se trouve dans une relation stable à l’espace. A l’inverse nous évoluons dans un espace mouvant. Ce contexte particulier engage des interactions intéressantes et il peut produire quelque chose de constructif pour chacun.

de l’expérience artistique

AS : Il existe en effet dans cette résidence une véritable expérience. On ne va pas à Ouessant comme on irait occuper un atelier à Paris, par exemple. Que ce soit seul dans un sémaphore ou à plusieurs sur un bateau, le moment se vit, très fort. Je pense également aux éléments qui sont ici non négligeables. La mer peut être force de surprise parfois, nous l’avons vu hier suite à la dégradation des conditions de navigation. Pouvons-nous évoquer l’expérience artistique sur le bateau ? Pouvez-vous envisager la production ? Ou bien consacrez-vous plutôt ce temps à une étape de recherche ?

NF : Avant d’évoquer la production, je voudrais préciser que nous ne venons pas sur le bateau à Ouessant. Nous partons de Saint-Malo avec le bateau et nous faisons deux jours de navigation pour arriver ici. En fonction des vents nous passons d’un côté à l’autre de l’île. Au retour, nous retournerons à Douarnenez. Ce lieu n’est pas fixe, il est changeant. Il constitue un lieu habitable et de travail, qui se déplace. C’est un voyage. Du point de vue de la production, nous sommes dans un réel rapport à la production mais aussi d’interaction des idées des uns et des autres. La production de chacun impacte celle des autres et nous associons l’organisation du travail et de la vie du quotidien.

GH : En venant sur ce bateau je ne suis plus dans mon atelier et dans les conditions idéales pour produire, pour faire exister des choses matérielles. Le bateau, par le fait qu’il soit constamment mobile, m’empêche d’utiliser mes mains pour produire, ce qui me met dans une position de chercheur. Je procède d’une façon particulière : je voulais arriver sur le bateau et n’avoir rien à construire, que tout soit déjà fait. Je pense avoir réussi à réaliser cela et je me suis donc retrouvé avec du temps libre, une certaine oisiveté occupée par du temps passé sous l’eau, la plongée devenant une activité principale. J’y ai fait une découverte : la mer est certainement le dernier espace complètement sauvage sur terre, à l’heure où la plupart des parcelles de terre ont été cultivées. Ce fut une grande exploration de laquelle j’ai pu engranger une quantité d’informations. Pour avoir déjà embarqué sur le bateau auparavant dans la même position, des rebonds se font. Je travaille présentement à la construction d’une série de casiers, des sculptures pêchantes, qui permettent de me nourrir ainsi que de nourrir la communauté du bateau, ceci par l’œuvre sans intermédiaire, dans la mesure possible. L’idée des casiers m’est venue lors de ma résidence précédente sur le bateau, en novembre 2015. J’avais alors réalisé un autre projet mais bâtit sur le même fonctionnement de venir avec un objet déjà construit et uniquement à expérimenter, ce qui m’avait laissé la possibilité de partir observer. J’ai alors été frappé par les formes des casiers et par cette technique de pêche passive. Ce vocabulaire formel et cette pratique peuvent être comparés à l’activité de certains artistes : la pêche active place l’individu directement dans une volonté d’atteindre sa cible et la pêche passive accorde davantage une place au hasard. Ce qui est précieux pour moi dans ce contexte est la possibilité de rechercher, de découvrir et de s’imprégner d’un environnement. Contrairement à ma pratique habituelle, ici l’expérience se vit en continu, elle ne s’arrête jamais. Le sommeil est une petite partie de ce temps et il est aussi lui-même modifié par le contexte.

NF : Nous sommes ici dans une logique de travail d’artistes en résidence. La première résidence, au printemps 2015, était un workshop avec des étudiants dans le cadre de l’école et la logique n’est pas différente que celle d’une résidence entre artistes. Il me semble intéressant de mettre les étudiants dans cette situation réelle de résidence.

PB : L’expérience que j’ai du bateau est très forte. Nous sommes quinze jours entre huit et douze sur un espace assez petit et nous avons l’impression d’être déjà depuis un mois et demi à parcourir les mers. La notion du temps se trouve être modifiée et une véritable vie en communauté s’installe. La résidence est physiquement et mentalement intense. Les projets deviennent même presque collectifs, étant donné l’échange qui se fait sur le bateau. Le partage des idées forme de vraies parties de ping-pong.

CLG : Il est beaucoup question de récupération. Un groupe va chercher les poissons, Leila prélève leur empreinte par des Gyotaku, je prélève les écailles et ensuite nous les mangeons.

LRW : C’est un véritable cycle de recyclage.

PB : Nous sommes presque autonomes.

NF : Je travaille sur un projet photographique sur les habitats naturels sous-marins : les forêts, les plaines, les déserts, les montagnes. Je réalise mes photographies sous-marines et je chasse en même temps. Je passe ainsi en moyenne quatre heures dans l’eau par jour pour ramener le poisson. Gabriel et Paul m’accompagnent souvent et nous ramenons de quoi manger, nous alimentons le travail de Leila qui prend des empreintes de poissons et d’algues, Claire récupère ensuite des éléments. Marcel nous accompagne et filme en même temps.

LRW : Il faut aussi tenir les ordres, puisque tant que je n’ai pas prélevé les empreintes nous ne pouvons pas manger.

GH : Chacun est un rouage qui fait fonctionner l’ensemble de la machine.

NF : En définitive, une équipe où chacun fait son travail et va interagir avec celui de l’autre se met en place.

GH : L’environnement tient une place importante dans cette mécanique. En fonction de l’endroit où nous sommes, la logique n’est pas la même. Nous ne travaillons pas de la même manière lors de la navigation et lorsque nous sommes à l’arrêt, ou encore devant le sémaphore, au port du Stiff ou à quai sur le continent.

LRW : Le temps d’adaptation sur le bateau est aussi à inclure et entre autre le fait qu’il tangue. Du point de vue de ma production personnelle, j’avais commencé une recherche avant de venir, comme Gabriel. A l’inverse de son projet, qu’il développe ici, je n’ai pas engagé le mien et je suis passée à d’autres expérimentations. Cette première recherche est devenue une pièce en cours puisque non réalisable sur le bateau, du fait de la nécessité d’être stable pour pouvoir la produire. Je profite du B.O.A.T. ® pour faire des Gyotaku, des empressions de poissons réalisées d’après une tradition de marins japonais qui ramenaient, par ce biais, des preuves de leur pêche. Nous constatons ainsi que nos prises sont de plus en plus grosses, ce qui est plutôt rassurant !

MD : La résidence sur un bateau est basée sur une proximité avec le comportement et le travail de tous. Nous vivons les mêmes déplacements, les mêmes conditions climatiques, les mêmes états de la mer. La particularité de Ouessant et de son approche par bateau est que l’on y accède par la mer face à la côte. Nous apparaît un plateau élevé paraissant inaccessible, entouré de falaises à l’image de barrières infranchissables. Se trouver à la fois confronté à ces masses minérales d’une manière frontale et seul sur un zodiac très léger est une expérience que j’ai décidé d’enregistrer. Ces points de vues sont filmés en dérives. Ceci est le seul enregistrement que j’avais prévu à l’avance. Je laisse beaucoup de place à ce qui survient et j’attends d’être physiquement impliqué dans l’environnement. Le soir les signaux lumineux très puissants des phares et balises prennent beaucoup d’importance sur l’île. J’ai imaginé et fabriqué une tour à feu en papier, étant le seul matériau que j’ai trouvé disponible sur le bateau. Les tours à feu antiques sont à l’origine des phares. J’ai activée celle-ci sur la mer en relation avec le phare du Créac’h en fond, l’ensemble filmé en plan séquence. J’ai par ailleurs réalisé des autoportraits en combinaison de plongée face à la caméra, immergé dans un champ d’algues. Enfin, j’ai également réalisé des tentatives appelées « Tourner en rond », peu concluantes pour l’instant. Le pivot central se trouve être une bouée ou une balise. Le fait de tourner autour donne une vision circulaire du paysage. Par ce regroupement d’individus et l’activité de proximité avec les pratiques de chacun, je m’attends toujours à des déplacements d’idées et de comportements par rapport à ce que je fais. Ma relation aux autres aussi doit se modifier. Ce contexte m’interroge sur la construction du travail en général : de quelle manière nous nous comportons dans des situations très différentes. Je suis habitué à ce genre de mise en situation, que je recherche. Le fait de réunir des personnes un temps donné, en résidence, est très important pour tout le monde.

LRW : Nous avons la chance de tous bien s’entendre.

AS : Il existe en effet une bonne entente sur le bateau, une complicité même.

NF : Nous sommes comme une famille. Une véritable communauté se forme autour du Grand Largue. Les enjeux sont multiples : comment va t-on se rassembler pour approcher des espaces, pour penser, appréhender ensemble, partager, être dans une autre relation ? Tout se confond. Dans le cadre de l’école, comment peut-on emmener des étudiants sur un moment qui n’est pas une situation de cours ?

GH : Il y a une sorte d’addiction qui se crée avec le bateau. On peut être mal dessus au départ, pour ensuite être rythmé par les mouvements de la mer, jusqu’à se sentir mal une fois revenu sur terre et éprouver le besoin de retourner sur le bateau. Cet effet se passe à court terme mais aussi à long terme. Nous sommes plusieurs à revenir sur le bateau : Paul, Claire, Nicolas, Marcel et moi-même étions déjà venu. Cela est très précieux, à l’inverse des autres résidences où nous n’allons qu’une fois. Sur le bateau des habitudes s’installent. J’ai ainsi pu garder les réflexions entamées précédemment dans ce contexte pour en faire usage tout au long de ma pratique. Cela m’a permis de les laisser décanter dans mon atelier ou ailleurs, au-delà du seul temps de résidence.

AS : Pauline vient sur le bateau pour la première fois. Tu as vécu seule un mois dans le sémaphore, pour rejoindre l’équipage en fin de résidence. Comment as-tu ressenti le bateau comme lieu propice à la création artistique ?

PB : Ce sont pour moi deux résidences tout à fait différentes puisqu’au sémaphore j’ai eu un rythme quasiment monacale. Je prenais des photographies à des heures assez régulières, j’enregistrais la météo marine, j’étais seule et le projet avançait assez vite. Mon arrivée sur le bateau, en fin de résidence, a marqué un tournant et j’ai pu apprécier cette émulation très enthousiasmante, ainsi qu’énormément d’échanges sur l’art mais aussi sur la cuisine et notamment sur les multiples façons de cuisiner le poisson. A force de venir j’ai aussi fini par avoir le mal de terre. Cette petite communauté est agréable et tous les moments de la vie se retrouvent dans la pratique artistique, que ce soit la pêche, les préparations des repas, la transformation des hamacs pour d’autres usages, etc. L’utilisation du bateau comme lieu de résidence est ainsi différente de la manière dont j’ai pu l’employer au sémaphore pour mon projet photographique assez cadré. Cet autre usage est tout a fait stimulant.

à l’introspection

AS : Quelle suite donnez-vous à ce qui se passe ici, à court et à long terme ? Quelle répercussion cette expérience peut-elle avoir sur votre travail, si nous pouvons déjà nous poser la question puisque vous êtes en cours de résidence ?

MD : Je pense revenir de temps en temps sur le bateau. Etant donné qu’il y aura des suites, il y aura surement des conséquences à cette expérience précisément. Avec le recul la suite permet de construire à nouveau d’autres potentialités. Ma pratique se fera toujours à bord d’un bateau, une logique s’installe et j’envisage le présent comme un possible point de départ d’autre chose, un point de départ qui doit être constructif.

NF : La résidence est une étape de travail. Elle me permet d’amorcer mon projet sur le paysage que je voulais réaliser, qui continuera au-delà de Ouessant et qui est la continuité d’un précédent travail sur les récifs artificiels. Au-delà de l’expérience personnelle, il m’est important de se demander de quelle manière cette communauté se forme. Un ensemble de personnes partagent cette expérience. Bien qu’il puisse varier, nous partageons un même territoire, celui du bateau. Se forme alors une communauté qui grossit de plus en plus et avec laquelle nous pouvons échanger, nous recroiser à cet endroit et aussi peut-être à d’autres, puisqu’un bateau appelle d’autres bateaux.

LRW : La suite pour moi sera une surprise puisque je n’ai pas l’habitude de travailler sur projet. Cependant, depuis ma résidence dans le sémaphore, il y a trois ans, je constate que des éléments émergent encore de cette expérience. Le temps sur le bateau est une autre suite de la résidence au sémaphore. J’ai à présent la certitude que cette expérience va s’étirer sur plusieurs années, sans que cela soit quantifiable.

PB : Etant qu’étudiants nous allons venir souvent assister les artistes. Venant du design, étant sur un bateau et dépendant de la mer, certaines productions ne sont pas réalisables. Cette frustration m’amène vers d’autres expérimentations et cette incapacité à pouvoir produire me motive pour, une fois arrivé à terre, pouvoir concrétiser ces productions dans le but de revenir sur le bateau et de pouvoir les y installer.

NF : Ann, tu as interrogé tout à l’heure la possibilité de produire sur le bateau. Cette résidence est une plateforme sur laquelle si l’on vient sans projet il n’est pas facile de passer à la production. Pourtant, la plus part d’entre nous est arrivée avec des ambitions ou des projets définis. Nous avons embarqué avec une logique de production et une certaine conception de ce temps de résidence que nous avions envie d’investir. Nous sommes donc directement entrés dans ces réalisations et n’avons pas arrêté de travailler depuis le départ.

LRW : Il faut également souligner que de multiples pistes naissent de ces intentions de départ, ainsi que des expérimentations sur place, et qu’elles vont forcément être poursuivies à terre. Nous avons par ailleurs évoqué les conditions sur le bateau mais je pense aussi au manque de matériel. Nous avons par exemple demandé à Morvandiau de nous ramener du papier, de l’encre, etc. Cela nous pousse à repenser et parfois à reporter les productions en cours et à prendre en compte les imprévus, les manques et les pertes.

GH : Marcel avait une belle vision de l’échec productif.

MD : Sur un bateau certains éléments font que les idées que tu as mises en place ne peuvent se mettre application, ou ne produisent rien, voir même des difficultés. Je l’ai beaucoup vécu en mer car y survint de l’aléatoire, nous le savons. Cette confrontation est intéressante car elle nous permet de produire, pas toujours dans l’immédiat, un espace que l’on découvre. Il amènera peut-être une potentialité ou au contraire un échec nouveau. Ces déplacements, stimulés donc par la confrontation à la mer, installent sens cesse des va-et-vient entre rupture et construction.

NF : Nous ne pouvons en effet pas anticiper. Nous sommes dépendants des éléments sur un bateau ou dès que l’on travaille avec la mer. Nous le percevons minute par minute sur le bateau. Lors d’organisation de prises de vue par exemple, j’ai déjà dû décaler plusieurs fois un billet d’avion pour me rendre sur les lieux, étant données les conditions météo ne me permettant pas de mener à bien mon projet. On ne peut pas se dire : demain je fais cela à telle heure, mais plutôt : demain je vais essayer une telle chose à telle heure. Il faut savoir travailler avec les éléments et redéfinir ce que l’on a prévu. Ceci est un très bel apprentissage pour tous les jeunes plasticiens, puisque les artistes sont en permanence dans une reconfiguration des projets mais aussi de notre environnement. Les contextes se réinventent aux aussi. Nous venons d’arriver au port du Stiff, qui est un endroit très différent de celui du port de Lampaul, et nous allons retravailler différemment en fonction de ce nouveau contexte de travail.